Le Ciel de la Nuit du Premier Tour de France
Le 19 juillet 1903, Maurice Garin franchissait la ligne d'arrivée au Parc des Princes, remportant le tout premier Tour de France cycliste. Après 2 428 kilomètres parcourus en six étapes à travers la France, seuls 21 des 60 partants avaient survécu à l'épreuve. Cette carte du ciel capture la voûte étoilée telle qu'elle apparaissait au-dessus de Paris en cette nuit de sacre — les mêmes constellations d'été qui, depuis lors, accompagnent chaque année le peloton sur les routes de France.
Contexte historique
L'idée du Tour de France naquit dans les bureaux du journal L'Auto, au 10 rue du Faubourg-Montmartre à Paris, lors d'une réunion de crise en novembre 1902. Le quotidien sportif, imprimé sur papier jaune — d'où la future couleur du maillot de leader — était en guerre commerciale féroce avec son rival Le Vélo, imprimé sur papier vert. Le rédacteur en chef, Henri Desgrange, ancien cycliste devenu journaliste, cherchait un coup d'éclat pour doper les ventes. C'est son jeune collaborateur Géo Lefèvre qui eut l'idée folle : une course cycliste qui ferait le tour de la France entière.
Desgrange hésita. L'idée semblait irréalisable. Faire parcourir à des cyclistes plus de 2 000 kilomètres sur des routes en terre, sans assistance, avec des vélos à pignon fixe pesant plus de 15 kilogrammes ? C'était de la folie. Mais le comptable du journal, Victor Goddet, trancha : « Faisons-le. » Le 1er juillet 1903, 60 coureurs s'élancèrent de Montgeron, dans la banlieue sud de Paris, pour la première étape vers Lyon — 467 kilomètres. La plus grande course cycliste du monde était née.
Les conditions de course étaient d'une brutalité que les cyclistes modernes peinent à imaginer. Les étapes dépassaient régulièrement 400 kilomètres. Les coureurs partaient au milieu de la nuit et roulaient jusqu'au soir du lendemain. Les routes n'étaient souvent que des chemins de terre parsemés de cailloux, de nids-de-poule et de flaques de boue. Il n'y avait pas de voiture suiveuse, pas de ravitaillement organisé, pas de mécanicien. En cas de crevaison — et elles étaient fréquentes — le coureur devait réparer lui-même, sur le bord de la route, à la lueur d'une bougie ou de la lune.
Maurice Garin, un ramoneur d'origine italienne naturalisé français, surnommé « le Petit Ramoneur », était le favori. À 32 ans, il était déjà une légende du cyclisme sur route, vainqueur de Paris-Roubaix en 1897 et de Bordeaux-Paris en 1902. Trapu, moustachu, avec des jambes d'acier forgées par des années d'escalade de cheminées et de pédalage, il incarnait le prototype du champion populaire de la Belle Époque.
La course se déroula en six étapes monumentales : Paris-Lyon (467 km), Lyon-Marseille (374 km), Marseille-Toulouse (423 km), Toulouse-Bordeaux (268 km), Bordeaux-Nantes (425 km) et Nantes-Paris (471 km). Entre chaque étape, deux à trois jours de repos permettaient aux coureurs de récupérer — et au journal L'Auto de publier des articles enflammés sur les exploits de ses héros.
Garin domina la course de bout en bout. Il remporta les deux premières étapes et la dernière, terminant avec près de trois heures d'avance sur le deuxième, Lucien Pothier. Sa moyenne générale de 25,7 km/h peut sembler modeste aujourd'hui, mais elle représentait un exploit surhumain sur des routes défoncées, avec un vélo primitif, par tous les temps.
Le 19 juillet 1903, la sixième et dernière étape ramenait les survivants de Nantes à Paris. Des 60 partants, seuls 21 franchirent la ligne d'arrivée au vélodrome du Parc des Princes. Les 39 autres avaient abandonné, vaincus par la fatigue, les crevaisons, les chutes, la chaleur ou le découragement. Certains avaient été disqualifiés pour avoir pris le train — un raccourci tentant quand il reste 400 kilomètres de terre battue devant soi.
Le Parc des Princes, à l'époque un vélodrome en plein air dans le 16e arrondissement, était bondé pour l'arrivée. La foule parisienne, habituée aux courses sur piste, découvrait avec stupéfaction ces hommes épuisés, couverts de poussière, les visages creusés par la fatigue, qui avaient traversé la France entière à la force de leurs mollets. Garin, malgré ses 2 428 kilomètres dans les jambes, entra dans le vélodrome avec un sourire sous sa moustache épaisse.
Le ciel qui s'étendait au-dessus du Parc des Princes en cette nuit du 19 juillet 1903 était celui d'un été parisien dans toute sa splendeur. Le crépuscule prolongé de juillet ne cédait complètement la place à la nuit qu'après 22 heures, mais déjà les premières étoiles perçaient le voile bleu sombre du ciel occidental.
Véga, la brillante étoile de la Lyre, régnait presque au zénith, son éclat bleu-blanc dominant le firmament parisien. Elle formait avec Deneb du Cygne et Altaïr de l'Aigle le majestueux Triangle d'été, cet astérisme que les coureurs du Tour avaient contemplé nuit après nuit pendant leurs étapes nocturnes, pédalant sous les étoiles sur les routes désertes de France.
La Voie lactée s'étirait du nord-est au sud-ouest, traversant le zénith en une arche de lumière diffuse. Depuis les routes de campagne que Garin et ses compagnons avaient empruntées — loin de toute ville, loin de tout éclairage — elle devait apparaître avec une majesté que les citadins du XXIe siècle ne connaîtront jamais. Pour ces cyclistes qui roulaient de nuit, les étoiles n'étaient pas un spectacle : elles étaient des compagnes de route, les seules lumières dans l'obscurité immense des campagnes françaises.
Le Scorpion s'étalait au sud, Antarès — son cœur rouge — brillant bas sur l'horizon parisien. La Grande Ourse, éternelle sentinelle du ciel septentrional, basculait vers le nord-ouest, sa position indiquant aux voyageurs nocturnes que la nuit avait dépassé son zénith. Jupiter, visible dans le ciel du soir, ajoutait sa lumière stable au tableau céleste.
Le succès du premier Tour fut retentissant. Les ventes de L'Auto, qui ne dépassaient pas 25 000 exemplaires avant la course, bondirent à 65 000 pendant l'événement. Le rival Le Vélo ne s'en remit jamais et cessa de paraître en novembre 1904. Henri Desgrange avait gagné sa guerre commerciale, mais il avait surtout créé, peut-être sans le mesurer, l'un des événements sportifs les plus emblématiques de l'histoire.
Le Tour de France suivant, en 1904, fut un tel scandale de tricheries — coureurs transportés en voiture, clous semés sur la route, raccourcis à travers champs, intimidation par des supporters armés — que les quatre premiers du classement furent disqualifiés. Desgrange écrivit avec désespoir : « Le Tour de France est terminé, et sa deuxième édition sera, je le crains, la dernière. » Il se trompait. Plus d'un siècle plus tard, le Tour de France reste la plus grande course cycliste du monde, chaque juillet suivant le sillage tracé par Garin et ses compagnons sous le ciel étoilé de l'été français.
Et chaque année, quand le peloton entre dans Paris pour la dernière étape sur les Champs-Élysées, les mêmes constellations d'été veillent sur la course — Véga, Deneb, Altaïr, le Scorpion, la Voie lactée — inchangées depuis ce soir de juillet 1903 où un petit ramoneur italien devenu français écrivit la première page d'une légende.